« Le yoga est un voyage »

Publié le 12 Novembre 2025

 

  1. Journal du yoga

N° 263 – juillet août 2025

  1.  par Colette POGGI
  2. Je suis philosophe, indianiste, spécialiste du sanskrit, la plus ancienne des langues indo-européennes. Je mène des recherches sur les philosophies de l’Inde, le shivaïsme du Cachemire et Abhinavagupta depuis le début des années 1980. Aujourd’hui, j’enseigne la pensée religieuse et philosophique de l’Inde ainsi que le sanskrit. J’ai publié plusieurs livres sur la pensée indienne, les grands maîtres shivaïtes ainsi que des traductions de leurs textes fondamentaux, inédits en français pour la plupart.
  3.  

Ô ce moment inoubliable où, pour la première fois, on se pose sur un tapis de yoga ! Nous voici emporté.e.s dans un étrange voyage, non pas vers un ailleurs géographique, mais dans ce pays méconnu et si mystérieux, notre corps !

Sur ce tapis volant, sur le sable ou l'herbe fraîche du matin, commence le voyage, à l'intérieur de nous. Malhabile souvent, mais qu'importe, car quelque chose nous dit que nous irons aussi loin que possible dans cette aventure. Aussi loin que nous porterons l'audace et l'esprit de recherche.

Je connais un pianiste qui arpente la planète pour ses concerts ; où qu'il soit, Tokyo, Madrid ou Paris, il est toujours chez lui dès qu'il se pose sur son tissu indien, archi-usé. C'est pour lui le temple du silence, l'immersion dans un espace vibrant où, progressivement, les tensions se dissolvent, comme des bulles dans l'eau.

Ce « desserrement » méthodique se réalise grâce au souffle magicien. Mais comment laisser opérer la magie ? Le secret serait de laisser déployer, sans aucun effort, l'énergie du souffle, tout en subtilité et en harmonie. Simplement se souvenir qu'elle nous est accordée par la vie universelle, qu'elle est par nature spanda (Vibration cosmique), et de ce fait, une onde qui nous relie au Tout.

D'autres, bien avant nous, ont exploré avec ardeur ces mystères des origines. On trouve déjà mention de ces yogî « archétypaux » dans le Rig Veda (IIe millénaire av. JC) : « Enivrés par l'extase, nous allons, ceinturés par les vents....Mais vous, ô mortels, ne percevez que nos corps de chair (...) » Rig Veda X.136(2)

Quelle part de nous-même éprouve la nostalgie de cet appel ? Comment honorer la vie en chaque instant, du mieux que nous pouvons ?

De cet art de la présence à soi-même et à l'univers, l'Inde a le secret ; elle détient dans ses mémoires d'innombrables connaissances et pratiques qui ont fait leurs preuves. En se mettant à l'écoute de ces paroles qui vont à l'essentiel, nous pouvons alors mieux goûter ce que signifie être vivant, en toutes ses dimensions. Ce passage du Digha Nikâya, texte bouddhique ancien, rapporte l'expérience pratique avec une grande force suggestive :

« Cela produit une félicité remplissant tout le corps, c'est comme une joie chaude qui inonde le corps, le rend flexible, tendre, heureux. »

En voyage, il faut accepter de ne pas tout comprendre. On se laisse porter, alors le regard change sur soi-même, sur le souffle, sur le monde et les autres : on se sent relié.

Un tel yoga dépasse la pratique posturale, mais il peut naître grâce à elle. C'est en quelque sorte un yoga de la connaissance jnâna-yogaL'un des plus grands sages du XXe siècle, Ramana Maharshi (1879-1950) souligne la valeur première de la prise de conscience : « Ce n'est pas la pratique qui transforme l'esprit, dit-il. Mais l'esprit qui transforme la pratique. »

Nous ne sommes certes pas de grands sages, mais de simples voyageurs sur nos tapis de yoga. De ce voyage qui touche à l'invisible, que ramènerons-nous ? Ou plutôt de quels fardeaux nous dépouillera-t-il ? Dans le Cachemire médiéval, un yogî shivaïte, nommé Vasugupta (IXe.) eut en rêve l'intuition de la Vibration cosmique. Parmi les versets qui lui apparurent, gravés par Shiva sur un rocher, il put lire :

«L'émerveillement (caractérise) les degrés du yoga ». Shivasûtra I.12.

Le vrai voyage du yoga consiste peut-être en un émerveillement soudain, lorsque que survient l’union de la Vibration cosmique ?

Proposé par Catherine Cuney et Annie Bianchi

 

Nota : spanda (Vibration cosmique) : SPANDA, en sanskrit, c'est la pulsation de la force de vie dans sa forme la plus pure. Une force mouvante, pulsatile, puissante qui imprègne l'univers et toute forme vivante. La vibration est le fondement de notre être organique, l’essence de la matière, du mouvement.

 

Pour aller plus loin Site : https://colettepoggi.com : Cours de Sanskrit Pensée indienne - Ateliers sur le shivaïsme du Cachemire

Livre : « Le yoga en 101 citations » de Colette Poggi. 2025.

Rédigé par UCY

Publié dans #Spiritualité-philosophie, #YOGA

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