« Il faut cultiver notre jardin... »

Publié le 28 Avril 2021

KAIZEN

N° 54 janvier février 2021

Chronique de Gilles Farcet

Le mot « jardin » m'évoque tant de choses.. Tant de choses qui participent de l'essentiel et se résument en la fameuse maxime de Candide à Pangloss : « Il faut cultiver notre jardin. »

Avant d'être métaphore de notre intériorité, le jardin est d'abord un espace concret, lieu où la nature rencontre la culture, l'endroit premier où l'être humain prend la mesure de son privilège – la terre s'offre à lui pour subvenir à ses besoins -, de ses obligations - le travail est nécessaire -, comme de ses limites.

Rien de tel qu'un jardin pour réaliser la vanité de notre toute-puissance : la nature a ses lois que l'humain n'édicte pas et auxquelles il ne contrevient qu'à ses risques et périls, ainsi que nous commençons, un peu tard, à nous en rendre compte, à grande échelle.

Et si la « culture », au sens courant du terme - fréquentations de grands textes, exposition à des nourritures artistiques, ouverture à la science, réflexion philosophique et politique - , participe tant à l'édification de notre humanité, je me prends à rêver d'une école de la République un peu différente : une école où plutôt que d'enfermer les enfants à longueur de journée, on leur apprendrait aussi à cultiver leur jardin, au sens propre. Quelle école ce serait en effet, quel apprentissage de la patience, de l'effort, de l'insertion harmonieuse dans un ensemble tellement plus vaste que nos préoccupations et prétentions !

 

Le jardin est aussi un puissant antidote au poison de la comparaison, source de tous les conflits. « Cultiver son jardin », c'est, précisément, cultiver le sien et non lorgner celui du voisin. Mesurer tout ce qui nous est accordé, apprendre à en être content. Car le plus modeste des potagers nous confronte à nos réels besoins : ce que je cultive me suffit-il ? Et si je veux plus, est-ce nécessaire ? Est-ce légitime ? Le jardin nous renvoie à la « simplification » déjà prônée par Thoreau au XIXème siècle, et développée de nos jours en tant que « sobriété heureuse ». Pas d'austérité lugubre mais une récusation de la logique du développement aveugle, avec un retour aux interrogations essentielles : de quoi ai-je réellement besoin ? Quel prix mes désirs font-il payer à l'ensemble ?

 

« La joie réside dans son jardin, dans l'aptitude à en prendre soin et à pleinement l'apprécier ».

Pas de frileux repli sur soi pour autant. L'autonomie positive n'est pas une fermeture, autarcie défensive contre tous ces « autres » menaçants. Un jardin, au sens propre et figuré, n'est pas un bunker ou l'un de ses compounds à l'américaine où les propriétaires demeurent terrés. Tendre vers une autonomie positive, c'est reconnaître à chacun le droit de cultiver son propre jardin dans le respect de l'ensemble ; parfois prêter main-forte et pratiquer la convivialité, tant il est vrai que l'on goûte d'autant mieux que l'on partage.

Ayant eu toute ma vie un pied en ville et un autre au village, je n'ai pas la naïveté de me croire « rural ». C'est en citadin que je vis la campagne où je m'emploie à cultiver mon jardin, avant tout au sens figuré et, un tout petit peu, au sens propre. Assez en tout cas pour que chaque jour me rappelle à cette vérité :

La joie réside dans son jardin, dans l'aptitude à en prendre soin et à pleinement l'apprécier. Inquiétude et agitation, promesses de malheur, commencent par des fantasmes de puissance, de croissance et d'ailleurs.

 

Proposé par Catherine Cuney et Annie Bianchi

Rédigé par UCY

Publié dans #Environnement-écologie

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C
Bonjour à vous,

Merci ce JUSTE article très bien formulé. Tout d'bon à vous
Céline
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