La tentation de disparaître de soi ou la nuit voulue

Publié le 5 Juillet 2017

SOURCES

Pour une vie reliée

N° 37 - janvier février mars 2017

 

Entretien avec David Le Breton recueilli par Eric Tariant.

Dans nos société dominées par la vitesse, la concurrence, l’urgence et l’efficacité, nos sociétés où l’homme, plus connecté que relié, doit sans cesse s’ajuster aux circonstances, se remettre en question, de plus en plus d’individus choisissent (ou sont conduits à) de se placer hors du lien social, de s’effacer pour un temps plus ou moins long dans une forme de nuit intérieure (dépression, burn out, conduites à risques, maladie d’Alzheimer) ou de disparaître physiquement en se mettant hors jeu. Le point sur cette tentation contemporaine de « disparaître de soi » avec l’anthropologue, sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg David Le Breton, qui a consacré un livre éponyme à ce phénomène.

Comment en êtes-vous venu à écrire ce livre, Disparaître de soi ? C’est un livre que je portais en moi depuis très longtemps. Quand j’étais adolescent, trois de mes amis de mon quartier ont commencé progressivement à se détacher du lien social, à s’absenter, à être de moins en moins présents, de moins en moins disponibles. Ils vivaient alors en étant dépendants de leur famille. Ils sont aujourd’hui dans des institutions spécialisées.

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L’autre grande source d’inspiration a été la littérature et le cinéma contemporains où ces thématiques sont de plus en plus présentes.

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Un élément d’inspiration provient des textes que j’ai pu écrire sur la marche. Nombreux sont les marcheurs qui partent pour abandonner provisoirement derrière eux les contraintes d’identité liées à leurs responsabilités. Ce sont des formes de lâcher prise et d’abandon de son état civil pour vivre le bonheur de l’anonymat sur les sentiers et dans les gîtes, des tentations de se dépouiller de soir pour faire le point prendre du recul. Les marcheurs sont des hommes et des femmes qui disparaissent de manière tranquille. Alors que dans mon livre Disparaître de soi, j’aborde des cas de figure plus dramatiques comme le burn out, la dépression, les conduites à risques de nos jeunes qui sont toutes placées sous le signe de la recherche de l’absence, ou même la maladie d’Alzheimer qui me paraît dans nombre de cas un lâcher-prise radical pour des personnes qui ont tout donné, qui ont épuisé leur goût de vivre.

Le sous-titre de votre livre est « une tentation contemporaine », est-on parvenu à dater l’apparition de ces phénomènes ? Cette tentation de la disparition exige que l’on soit enfermé dans un monde, dans une conscience de soi, dans un détachement à l’égard du lien social. C’est donc forcément un phénomène récent dans l’histoire de nos sociétés occidentales. C’est un mouvement qui accompagne tout doucement l’individualisation du lien social.

…/… Ce phénomène semble affecter plus particulièrement, au XIXème siècle comme aujourd’hui, les personnes les plus fragiles, les adolescents notamment Tout à fait. Le phénomène est apparu dans le milieu du XIXème siècle. Il a pris la forme d’une aspiration à une vie simple et en marge à la manière du Walden de Henry David Thoreau. Plus on avance dans le XXème et le XXIème siècle, plus des formes douloureuses de disparition de soi font leur apparition. Ces vingt à trente dernières années, la dépression a pris une ampleur considérable dans le monde entier. Le burn out et le stress sont des données qui sont au cœur de nos environnements.

…/… Je montre, dans mon livre, combien cette tentation de l’absence est présente dans toutes les conduites à risque des jeunes générations. Ce sont ces jeunes qui partent sur les routes, changent de nom et se rebâtissent dans les interstices du lien social. Cette quête d’oubli se traduit souvent par de fortes consommations de produits psychotropes ou d’alcool. Ils vivent dans des caves ou des squats, hors de tout lien social. Il faudrait évoquer également tous ces jeunes captifs d’internet ou des jeux vidéo. Les Hikikomori japonais sont exemplaires à ce titre. Ce sont des espèces de moines post-modernes qui s’enferment dans leurs chambres pendant des années et vivent à l’écart de leurs parents et de leur fratrie qu’ils refusent de voir. Ils récusent le lien social et la rencontre qui appelle le corps, la voix, le visage

…/… Toutes ces conduites dénotent une forme d’insatisfaction par rapport au monde mais aussi une forme de fuite. Je n’ai pas utilisé ce mot de « fuite » qui me gêne un peu. Je préfère parler de respiration. Je vois ces formes de disparition de soi comme des respirations, comme des manières de se reprendre. J’aime cette phrase de Montaigne « Il faut se prêter aux autres et ne se donner qu’à soi-même ». Mais nos rythmes de vie depuis une trentaine d’années font que l’on est constamment contraint de se donner  aux autres jusqu’à l’épuisement. La dépression et le burn out sont des signaux d’alarmes du trop-plein qui nous rappellent que l’on passe à côté de son existence, qu’il faut retrouver une manière plus épanouie, plus heureuse de vivre. Ralentir.

…/… L’expérience quasi initiatique de la maladie ou de l’épreuve personnelle nous apprend à trier l’essentiel de l’accessoire et à réorienter notre existence. Ces expériences nous remettent au monde, à la vie.

Présenté par Catherine Poulain Bourdichon

 

Pour aller plus loin : voir la page de France Culture consacré à l'auteur.

 

Rédigé par UCY

Publié dans #Spiritualité-philosophie

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