Patience

Publié le 5 Septembre 2013

Les Carnets du Yoga

N°123 - Novembre 1990

 

D'après un article de Monique Dupuy

 

La première invitation que nous adresse le yoga est peut-être celle de s'arrêter..

S'arrêter ? Mais comment ?

Le monde me bouscule. Tout va vite. Il faut se presser. J'ai tant à faire. Et si je prends le temps j'ai mauvaise conscience. Mais je ne peux pas m'arrêter... J'avale un sandwich et je repars. Je n'en peux plus. C'est infernal.

Où en suis-je ? Qui suis-je ? Je ne sais plus. Je sais seulement que je suis tiraillée de tous les côtés.

Suis-je encore une unité ? Mais l'ai-je jamais été ? Mon esprit, mon âme, mon coeur, mon corps avancent-ils ensemble ? Comment savoir ?

Il suffit parfois d'un évènement, d'une rencontre pour que mon soi-disant équilibre soit remis en question. La vie bascule. Je commence à voir le monde avec un autre regard. Je me sens différente. Je ne veux pas m'inquièter : j'observe. Je m'observe. Souffrance. Mes sécurités me lâchent. Le volcan qui sommeillait s'éveille tout à coup. Est-ce encore moi ? Je ne connaissais pas cette zone volcanique au fond de moi qui me révèle un inattendu.

Que vais-je faire de ce moi-même que ne ne connais pas ?

Patience !

Qu'est-ce que cela veut dire : patience ?

Cela veut dire d'abord accepter qu'il en soit ainsi, sans avoir peur d'un changement qui est signe de vitalité, qui est source d'évolution. Cela veut dire que je dois apprendre à connaître et à vivre le rythme de mes saisons. il ne faut rien bousculer : la graine enfouie qui a reçu l'eau du ciel va germer.

Temps difficile ô combien ! Ne plus se reconnaître. Ne plus se rassurer, accepter l'insécurité, le Nouveau qui va naître mais dont j'ignore le visage, l'être qui va grandir et qui me demande seulement d'avoir foi en la vie. Cet être, lui donner de l'air, du soleil, du temps.

Du temps ! voilà, le mot est lâché. Mon être croît dans le temps, et dans un temps qui ne se mesure pas car il est de l'ordre de la durée.

Je commence à comprendre le mot : patience.

L'azur est un bon maître, nous expliquait Hubert Reeves. Le blé d'hiver aussi est un bon maître.

Patience implique l'écoute de se mettre à l'écoute. Sans mauvaise conscience mais sans jugement : avec cette foi que la plante qui germe produira fleurs et fruits à son heure si nous apprenons à l'entretenir, à la soigner, à l'aimer.

Car être patient appelle une toute autre disposition que l'attente passive. La passivité n'engendre rien, ne créé rien, laisse le passage aux tourments, à la peur, aux questions inutiles. Elle endort, alors que l'état d'éveil est indispensable pour contempler la graine qui éclate, la pousse qui germe et grandit.

Etre patient implique d'ouvrir les yeux à la connaissance qui se révèle aux humbles : ceux-là seuls s'émerveillent devant le mystère de la création. Car l'évolution qui requiert la patience est un mystère.

Entrer dans la dimension du mystère de la Vie, dans le mystère de l'Ordre du monde... Un Ordre que notre raison ne nous révèlera pas car il s'origine dans la Lumière. Je veux parler de cette lumière intérieure qui nous conduit vers la Connaissance si notre raison accepte de lâcher-prise, de ne pas attendre l'attendu mais de rester ouverts à l'inattendu. Et lorsque l'inattendu se présente, le reconnaître et rendre grâce.

Mais qu'est-ce que l'attente ?

L'attente constructive implique une stratégie à longue échéance celle du guerrier qui se retrire de l'agitation, qui regarde son angoisse avec le recul d'un témoin... elle nécessite une extrême vigilance à soi-même et aux signes que nous recevons à travers notre corps, à travers les rencontres et les évènements de notre vie.

Cette vigilance, la pratique du Yoga la requiert à chaque instant : vigilance à ce que nous sommes profondément et qui va se révéler peu à peu, émergeant de la source où nous sommes appelés à boire, lentement ou rapidement selon les saisons de notre évolution.

Mais nous avons confiance : confiance en l'énergie créatrice qui se libère au fur et à mesure de notre pratique assidue, confiance en la vie qui circule en nous, confiance en notre Maître intérieur qui nous guide nous conduit jusqu'au centre de nous-même.

Le narcissique se complaît à se regarder comme dans une glace. Nous, non ! Il n'y a aucune complaisance dans notre regard sur nous-même mais aucun jugement non plus. Car nous sommes ceci et c'est ainsi. Mais nous sommes aussi cela. "Je suis cela" nous enseigne l'Hamsa. Cela c'est le large, c'est la lumière qui illumine ceci. Car nous vivons en affinité avec la lumière et avec l'espace.

Notre miroir à nous qui pratiquons le Yoga c'est ce lac limpide et clair que nous découvrons dans le silence de notre espace intérieur. L'azur est, ici encore, notre maître. Il est patient, il est aussi silencieux, et du silence s'engendre la nasale, l'anusvara d'où naîtra le OM, le mantra par excellence, porteur de notre médiation.

Le lâcher-prise commence à se manifester lorsque nous constatons non pas que nous lâchons les choses, mais que les choses nous lâchent. elles reculent car elles perdent de cette importance que nous leur donnions... pour nous rassurer peut-être.

Nous découvrons alors peu à peu en nous des richesses insoupçonnées, une joie d'être qui ne peut se ternir, une paix qui sera fille de la Patience...

Pratiquer le Yoga, avec un corps qui a son langage, qui nous parle dans le bruit du jour ou dans le silence de la nuit, n'est-ce pas l'apprentissage de la patience ?

Pratiquer sans vouloir voler à notre nature ce que nous ne sommes pas prêts à recevoir.

Pratiquer avec vigilance dans l'espérance du devenir qui est tout proche. Car cette terre que nous modelons se transforme, ce corps qui se purifie libère une énergie qui ne demande qu'à créer.

La terre vit la nuit, la terre vit le jour... Nous aussi.


Par dedans la nuit je me suis éveillée

Par dedans la nuit 

Par devant le jour j'ai écouté

Et l'ère du Temps s'est levée

Par devant le jour

Et j'ai écouté

 

Depuis si loin j'ai tant attendu

Par dedans la nuit

Et par devant le jour

Mais nul n'est venu

 

Alors j'ai tant bu

Par dedans la nuit

Et par devant le jour

Que l'ère du Temps s'est levée

Et que l'aube est survenue".

 

Proposé par Dominique BART

 



Rédigé par UCY

Publié dans #YOGA

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