La source de la créativité

Publié le 8 Octobre 2014

Sources n°27 

Juillet/août/septembre 2014 

 

 

par Rod Anderson 

 

La présence de l'inspiration créatrice marque la différence entre une action mécanique et une véritable œuvre d'art. D'où vient cette inspiration et quelle est sa nature ?

Les œuvres d'art portent en elles un pouvoir particulier qui nous touche, ce qui nous fait les rechercher. Que se passe-t-il en nous lors de cette rencontre ?

Mais l'art est aussi présent dans chaque acte de notre vie empreint d'inspiration créatrice, et toute notre vie peur devenir œuvre d'art... si l'on accède à la Source de la créativité. 

 

Rod Anderson a une profonde connaissance des traditions spirituelles de l'Inde, qu'il a vécues de l'intérieur et longtemps enseignées.

 

Notre société a tendance à établir une barrière entre les personnes qui sont touchées par l'inspiration artistique et les autres. Comment fonctionne cette inspiration créatrice dans les arts et chez l'artiste, comment elle peut être utilisée par chacun comme outil dans son évolution vers la connaissance de soi ?

L'un des grands théoriciens de ce sujet fut Abhînavagupta, un siddha* du XIIè siècle. Le système philosophique qu'il exposa, le shivaïsme du Cachemire, était apparu quatre cents ans auparavant et atteignit son apogée dans la vie et les enseignements d'Abhïnavagupta. Après avoir maîtrisé les pratiques et la philosophie de ce système, il se tourna vers l'étude de la créativité et de l'esthétique. A première vue, il peut sembler un peu étrange qu'un être qui a atteint les sommets de la réalisation spirituelle se sente concerné par la beauté transitoire de ce monde, mais sa démarche devient plus claire si nous comprenons un peu de ce qu'est son expérience, celle d'un siddha, telle qu'elle est expliquée dans la tradition.

 

Le jeu de l'énergie créatrice 

 

De même que la science moderne explique ce monde comme le jeu d'énergies, façonnées en différentes formes et structures ayant une apparence solide, de statuette-shiva.jpgmême le shivaïsme dit que la shakti, ou énergie créatrice, est le principe qui existe derrière l'univers, et qui a pris la forme de cet univers.

Cette Réalité suprême est très souvent représentée par un danseur. Sous la forme de Nâtarâja, le Seigneur de la danse, le Pouvoir suprême crée, soutient et réabsorbe l'univers en une danse sans fin qui n'est autre chose que la manifestation débordante de sa propre félicité.

Comme le dit  Abhïnavagupta, il est l'artiste parfait, qui crée sans imiter quoi que ce soit, en laissant sa propre joie intérieure spontanée s'écouler librement de lui en quelque forme qu'elle prenne. En même temps, il joue à cacher la source divine de tout ce qui apparaît dans le temps et l'espace, comme un grand acteur cache sa propre nature dans le rôle qu'il joue. Cependant, à un certain moment, l'acteur doit enlever son masque et son costume, laisser de côté les gestes et les mimiques de son rôle, et se révéler tel qu'il est lui-même vraiment. Pour Dieu, c'est la cinquième de ses fonctions cosmiques. Elle est appelée la grâce, parce qu'avec elle s'écarte le voile qui nous cache la réalité du monde et se révèle l'acteur divin qui est son substratum éternel et infini.

Prisonniers du jeu absorbant de notre monde, nous perdons contact avec cette Réalité sous-jacente. Au lieu de faire l'expérience de l'unité essentielle et de l'égalité in-changeante de toutes choses, nous restons pris au niveau superficiel des noms, formes et différences toujours changeants... et nous sommes en proie à la déception, à la confusion et à la peur...

Dans la philosophie du shivaïsme du Cachemire, il est établit clairement que cette expérience n'implique pas qu'il nous faille cesser de participer au monde et d'en jouir. Il nous faut simplement abandonner notre mauvaise compréhension... reconnaître la présence de la Réalité Ultime dans tout ce que nous faisons, avons et expérimentons.

 

L'expérience esthétique 

 

Nulle part ceci n'est plus facilement possible qu'au sommet de l'expérience esthétique. En cet instant où nous sommes émerveillé, captivé, où nous nous oublions nous-même, nous transcendons l'esprit qui nous lie aux concepts et schémas ordinaires de la vie quotidienne, et goûtons à la joie et à la liberté de notre nature la plus essentielle, le Soi...

 Ce processus est ainsi décrit par un commentateur ancien, Battanayaka : « Le théâtre et la musique nourrissent le rasa dans sa plénitude ; c'est pourquoi le spectateur, absorbé à le goûter, se tournant vers l'intérieur, ressent du plaisir pendant tout le spectacle. Immergé en lui-même, il oublie tout ce qui touche à la vie pratique. En lui se manifeste ce jaillissement de plaisir profond duquel les yogis tirent leur satisfaction. »

En d'autres termes, un état de conscience apparaît dans l'expérience esthétique, semblable à celui que connaissent les mystiques. Cet état appelé rasa, ce qui signifie « jus », « saveur » ou « goût ». L'expérience esthétique est une sorte de jouissance d'états émotionnels particuliers... Mais d'où vient ce rasa ? Et où réside-t-il ? Dans l'artiste, l’œuvre d'art ou le spectateur ? Abhînavagupta postule qu'une « résonance » ou « suggestibilité » sous-tend tout art. Elle existe au-delà des simples mots ou formes de l’œuvre d'art et est ce qui fait naître l'expérience du rasa dans l'auditoire.

Le rasa jaillit du Soi. C'est la saveur de quelque aspect de notre joie intérieure éternelle. Chez le génie créatif, il jaillit en prenant la forme de sa révélation ou création...

 

Connecter la source du pouvoir créateur

 

Nous pouvons vivre en contact de façon permanente avec ce flot d'inspiration et de créativité qui est en nous plutôt qu'une approche de réussites et d'échecs successifs. Le processus qui constitue à se tourner vers cette source est appelé méditation.

Par elle nous développons une connexion avec ce Soi intérieur, source de toutes nos expériences ainsi que de notre pouvoir créateur. Eventuellement, nous pouvons même devenir conscient que cet état d'inspiration pénètre non seulement notre expérience artistique, mais également les événements les plus mondains de notre vie.

Ultimement, la plus grande œuvre d'art est une vie vécue dans la conscience de la perfection qui est déjà en nous. Nous avons tous en nous le potentiel nécessaire pour créer une vie parfaitement réalisée et qui nous comble.

Pour la santé et le bien-être continus d'une société, ses leaders artistiques (et à notre époque cela inclut certainement ceux du cinéma, de la télévision, peut-être même de la publicité) devraient être capables de communiquer et d'inspirer à partir d'une expérience consciente et soutenue de leur créativité. L'art est destiné à promulguer la vérité. Le but ultime de tous les esprits créatifs, dans toutes les disciplines, aussi bien les sciences que les arts, devrait être de révéler et partager l'expérience de la beauté qui est la véritable nature de la réalité.

 

Faire de sa vie une œuvre d'art

 

Dans le domaine humain, cette beauté est la plus parfaitement réfléchie dans les vies et les enseignements des grands saints et siddha qui vivent dans cette conscience de l'unité. A cause de leur unité avec cette parfaite source de beauté, leur vie devient, pour chacun dans son domaine, une œuvre d'art. Entrer en contact avec eux est une chose rare et belle, car ils ont le pouvoir d'éveiller cette force créatrice universelle qui dort en nous depuis si longtemps. Par l'influence de tels êtres, ce pouvoir peut nous agrandir jusqu'à l'état d'unité avec cette réalité ultime qui sous-tend tout.

 

  •  Siddha, selon le Yoga, celui qui a atteint la libération (moshka)

                                                                                   

Le dossier de la revue Sources n°27 est consacré à :

L’Art passerelle vers l'autre et le Tout Autre avec différents intervenants,

Il est disponible à la bibliothèque de l'UCY.

 

 

Présenté par Monique Guillin

 

 


Rédigé par UCY

Publié dans #Spiritualité-philosophie

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