L’ESPRIT DU GESTE

Publié le 9 Décembre 2010

 Sources, pour une vie reliée 

n° 14 / mai juin juillet 2010

 

 proposé par Catherine Cuney

 

 

 Extrait de l'entretien avec Robert Faure


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 Professeur de yoga, il a fondé le « Centre d’études des sagesses traditionnelles » dans lequel il a enseigné pendant 20 ans. Il nous raconte sa rencontre avec la peinture tch’an et sumi-e et nous parle de cet art chinois plus que millénaire introduit plus tard au Japon dans les milieux du zen.

Avec son épouse, il a ouvert l’Institut « tch’an et sumi-e » dans le Var où il enseigne cet art à l’Ecole du Dragon. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont « L’esprit du geste », éditions du Chêne, 2004.

Pour les internautes : www.art-zen.com

 

 

 

 

Si la présentation qui suit vous donne envie d’en savoir plus, je vous incite vivement à emprunter la revue Sources n° 14 à la bibliothèque de l’UCY.

 

 

Qu’est-ce que la peinture tch’an et sumi-e ?robert-faure-peinture-tch-an-et-sumi-e.jpg

 

tch’an vient du mot sanskrit dhyana, qui signifie « méditation ». Il faut distinguer la peinture de la calligraphie, qui signifie « belle écriture ». La peinture tch’an est une peinture suggestive et vivante de la nature, apparue en Chine vers le VIIè siècle. Elle se distingue par l’extrême sobriété et la vitalité du tracé qui se prépare, comme dans le tir à l’arc, par un temps de méditation silencieuse afin que le geste vienne sans hésitation. Cet art exprime une vérité naturelle qui n’est pas cantonnée à l’apparence. Six siècles plus tard, il a pénétré, influencé le Japon et a été enseigné dans de nombreux lieux où l’on pratiquait le zen. Les Japonais l’appelèrent sumi-e, c’est-à-dire « peinture à l’encre ».

 

 

Les règles principales

 

Edictées par les grands peintres chinois, elles n’ont pas changé : sobriété, rythme, vivacité, absence de retouches, frémissement de la vie en chaque sujet représenté. Le but de cette peinture n’est pas tant une recherche d’esthétique qu’une aventure intérieure personnelle, une voie de transformation du regard sur le monde et les hommes.

C’est un art de l’instantané qui  nécessite peu de moyens : de l’encre noire, de l’eau, quelques pinceaux et une feuille de papier de riz. Elle se pratique souvent assis au sol. L’acte créateur n’est pas le résultat uniquement d’une volonté et d’une technique mais de l’état du cœur de l’artiste.

 

 

Aperçu de son apprentissage en solitaire 

 

« Je me levais tôt. Je méditais et pratiquais une technique respiratoire pour apaiser mes émotions.

Peindre le « simple » est difficile !

Au début, je me suis contenté de tracer des lignes comme me l’avait indiqué mon premier guide, des kilomètres de lignes horizontales et verticales ! La pédagogie de la peinture chinoise repose sur la répétition, ce qui déroute beaucoup l’impatience des Occidentaux que nous sommes ! Puis, j’ai pris conscience qu’aucune ligne ne ressemble à une autre.


Lorsqu’ arobert faure pinceauvec mon pinceau, je trace une ligne horizontale sur le papier, puis une autre en  dessous, je  vois qu’elles ont une énergie différente. Une passerelle changeante existe entre le corps et l’esprit, un presque rien entre la main, le cœur et le regard. L’ordinateur, lui, fait toujours les  mêmes traits horizontaux, tandis  que la trace que nous laissons par le trait est un indicateur de ce qui se passe à l’intérieur de nous.

Les émotions que nous éprouvons, la crainte, la jalousie ou l’impatience, tout se voit sur la feuille. Pendant des mois et des années encore, j’ai travaillé ce qu’on appelle les « quatre gentilshommes » : le bambou, le chrysanthème, l’orchidée et les fleurs de prunier. Et c’est seulement après que j’ai pu approcher l’élégance des paysages. »

 

 

 

La peinture tch’an offre quatre types d’expériences différentes et complémentaires

 

La première est une expérience pratique, concrète. Cela demande une dextérité du geste, une aisance du corps, une détermination de la pensée.

La deuxième est d’ordre esthétique. Pour peindre, nous devons apprécier l’harmonie, la beauté des formes, des contours, des lignes, des espaces… Le peintre doit aimer le sujet qu’il peint.

La troisième une expérience à la fois philosophique et psychologique. Le peintre doit se tenir dans un état d’esprit particulier : ralentir les urgences, ne pas brûler les étapes, mettre au calme son mental. On est totalement présent, car la moindre absence se ressentira dans le tracé. Il faut aussi être capable de voir ce qui est juste et nécessaire, superflu et surchargé… De plus, aucun retour en arrière n’est possible, pas de retouche, on ne corrige pas. On apprend à accepter ses erreurs.

Enfin, nous pouvons approcher une quatrième expérience qui est de nature spirituelle, car la peinture transforme le regard du peintre sur tout ce qui l’entoure, les objets et la nature. Le regard qu’on porte sur le monde et les hommes nous revient en plein cœur.

 

 

Quelle est la place du paysage dans cette peinture ?

 

« On peint rarement dans la nature. On peint « d’après nature ». Nous regardons la nature, nous tentons de la photographier dans notre cœur et après seulement nous pouvons la reproduire. Peindre un paysage affine notre regard sur la nature. Un jour, j’ai demandé à mes élèves de peindre des palmiers, à partir de modèles. Ils ont eu beaucoup de difficultés. La semaine suivante, je remarquais qu’ils avaient fait des progrès. A l’unanimité, ils m’ont avoué : « Nous n’avions jamais vraiment « regardé » de palmiers. Donc nous les avons observés : le tronc de cet arbre n’est pas raide, ses feuilles sont mobiles sous le vent, ses branches retombent et se croisent. »

La principale transformation est celle du regard. Nous croyons souvent « voir » mais, la plupart du temps, notre regard se laisse séduire par notre intelligence qui interprète et compare ! Notre regard est soumis à l’usure du temps, alors que chaque chose est unique. »

 

 

 

Ce que dit Robert Faure de la parole d’un maître chinois :

 

« Le geste juste ne sera donné qu’au moment où nous cesserons de vouloir le saisir »

 

« Nous ne sommes pas l’unique propriétaire de notre créativité. Si nous usons de trop de volonté, il y aura une raideur et une impatience dans notre geste. D’une manière générale, je ne suis pas partisan des attitudes volontaires. Je crois plutôt à un compagnonnage avec soi. Je pense qu’une œuvre qui naît du désir aura plus de profondeur qu’une autre issue de notre propre volonté.

Cela veut dire que le peintre doit établir un bon dialogue entre sa main, son cœur et la pointe de son pinceau et qu’il ne doit pas avoir l’idée farouche de « faire une œuvre d’art ». Lorsque nous ne sommes plus dans l’attente du résultat et que notre volonté lâche prise, alors le geste juste peut survenir. »

 

 

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Rédigé par UCY

Publié dans #Sciences - arts et loisirs

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