Bouthan : « le bonheur doit précéder la croissance »

Publié le 31 Mai 2017

SOURCES

Juillet, août, septembre 2016 – N° 35

Extrait du dossier Construire le monde de l'après-croissance réalisé par Eric Tariant à lire 

1. Entretien avec Karma TSHITEEM

Karma TSHITEEM, ancien secrétaire de la Commission du Bonheur national brut, qui préside désormais la Commission royale du service civil du Royaume du Bhoutan, évoque les priorités de son pays en matière de développement et le cap qu’il s’est fixé : "le bonheur doit précéder la croissance".

Quels sont les but à long terme du développent du Bhoutan ?

Nous avons créé des plans quinquennaux qui sont établis après avoir consulté un membre de chaque ménage dans tout le pays. Le plan permet ainsi de refléter ce que les gens veulent vraiment. Notre objectif est de créer les conditions qui permettent aux gens de vivre une vie heureuse, et de conduire le développement de telle façon que le progrès se traduise par un accroissement du bonheur et non uniquement de la prospérité.

 

Pour le 11è plan (2013.2018), notre objectif essentiel est de parvenir à un développement « économique autonome de façon à ne plus avoir à dépendre de l’aide étrangère. »

Nous voulons créer un modèle de développement qui nous permette d’éradiquer les disparités de revenus et la pauvreté. Nous voulons également que le développement soit conduit de telle façon que nous donnions tous les moyens aux Bhoutanais de développer leur potentiels. En termes de politiques publiques, cela signifie un meilleur accès aux services de santé, à l’éducation et la réalisation des objectifs du Millenium pour le développement, en prenant soin, en premier lieu, des pauvres, des personnes âgées et des handicapés.

Notre troisième priorité est de nous développer de telle façon que le développement profite à tout le pays et pas uniquement à la capitale. Nous avons créé de nouvelles routes et renforcé notre couverture Internet et notre desserte en téléphonie mobile afin que tout le pays puisse jouir de la prospérité, et ce même dans les zones rurales les plus éloignées.

Notre quatrième série de priorités tient à l’environnement. Nous voulons que notre développement soit un développement vert et sans émission de C02. Toutes nos politiques économiques comme sociales doivent avoir un bilan carbone neutre. La Constitution exige qu’au minimum 60% de la superficie du pays demeure couverte de forêts. Nous voulons laisser la nature sauvage vivre et se développer. Plus du tiers de notre pays est ainsi inscrit dans des zones naturelles protégées ou des parcs nationaux.

Comment allez-vous parvenir à créer un équilibre entre développement économique et maintien de vos traditions ?

Au-delà d’un certain niveau, la prospérité économique ne conduit pas à améliorer les conditions de vie. Pour être heureux, nous sommes fixés un cap très précis :

le bonheur doit précéder la croissance.

Le monde moderne s’est trop souvent construit autour d’objectifs économiques et non en fonction d’objectifs de bien-être des populations Pour qu’une société soit équilibrée, il faut que la cellule familiale soit équilibrée. C’est la famille qui porte les valeurs et celle-ci est presque toujours ignorée en termes de politiques publiques. Alors que c’est la famille qui assure l’amour inconditionnel et le bien-être des personnes. En soutenant la famille, on obtient de très bons résultats avec peu d’investissements.

Certains pays d’Asie qui ont tout misé sur le développement économique en viennent à le regretter ; il est triste que la culture, qui constitue le fondement de ces sociétés, ait aujourd’hui disparu. Notre gouvernement s’attache à promouvoir un autre mode de développement, qui s’appuie sur quatre piliers, affinés par neuf domaines, qui ont servi de cadre à l’élaboration de l’index du Bonheur nation brut.

Le temps est un bien beaucoup plus précieux et important que l’argent.

Respecter un équilibre entre le travail, les loisirs et la vie de famille est l’assurance d’avoir une vie heureuse.

De nombreuses sociétés ont perdu ce sens de l’équilibre. Les gens se concentrent uniquement sur la croissance économique en travaillant quinze heures par jour avant de faire deux à trois heures de transport. Cela n’a pas de sens. La famille se détériore, les enfants ne bénéficient pas de l’attention dont ils ont besoin.

Le développement, conjugué à un objectif ambitieux comme le Bonheur national brut, est plus sain. Il faut prendre en compte tous les aspects de la vie ; quand vous vous y exercez, vous trouvez un équilibre et vous parvenez, en même temps, à obtenir de meilleurs revenus. Ce sont ces idées que nous avons essayé de promouvoir auprès de l’ONU pour établir les nouveaux Objectifs du Millénaire pour le développement et l’après 2015.

Il faut avoir un dessein ambitieux, un grand rêve. Au Bhoutan, ce dessein est le bonheur et le bien-être de tous les êtres vivants. Une fois ce cap déterminé, tout en découle naturellement, et vous percevez mieux comment conduire les affaires économiques, comme les questions sociales, culturelles et environnementales.

 

2. Entretien avec Isabelle Cassiers

Isabelle Cassiers est professeur d’économie à l’Université de Louvain et chercheuse qualifiée du FNRS, le CNRS belge.

Elle a coordonné le livre : Redéfinir la prospérité, qui s’interroge sur la dissonance entre croissance économique, durabilité environnementale et bien-être humain ; convaincue du caractère non soutenable de notre développement économique, elle s’intéresse au nouveau paradigme que le Bhoutan tente de mettre en place à travers son indicateur du Bonheur national brut.

 

extrait de : Ne cherche pas le bonheur crée le ! « Qu’est-ce qui compte, et qui est habilité à le définir ? »

Vous avez effectué plusieurs séjours au Bhoutan, entre 2013 et 2015, en vue d’étudier l’indicateur du bonheur nation brut. Quelle est la philosophie sous-jacente à cet indicateur ?

 

L’idée est de favoriser un développement équilibré, qui avance « sur deux pieds », associant le progrès spirituel au progrès matériel. Car à quoi bon s’enrichir si cela nous détourne de la sagesse, d’une quête essentielle sur le sens de notre vie ? Dans la tradition bhoutanaise, le rôle de l’Etat est de fournir au peuple les conditions d’accès au bonheur, c’est-à-dire au plein épanouissement des potentialités de l’humain.

 

Pour cette raison, l’indicateur comporte neuf domaines, le niveau de vie étant situé parmi huit autres dimensions constitutives du bonheur aux yeux des Bhoutanais : bien-être psychologique, santé, utilisation du temps, éducation, diversité et résilience culturelles, bonne gouvernance, vitalité communautaire, diversité et résilience écologiques. Cette variété de domaines reflète « ce qui compte » aux yeux de la population.

 

Comment cet indicateur du bonheur national brut est-il construit ? Pourrions-nous nous en inspirer ?

 

Chaque domaine est subdivisé en sous-indicateurs – trente-trois en tout – comportant eux-mêmes plusieurs variables spécifiques – cent vingt-quatre au total. La plus grande originalité de l’indicateur du Bonheur national brut réside à mes yeux dans l’existence, pour chaque sous-indicateur, de seuils de suffisance.

 

Une même question est posée pour chacun : quel seuil faut-il atteindre pour que les conditions sociétales du bonheur soient réunies ? L’indicateur global unifie les réponses à cette question (dont le caractère normatif et évolutif est pleinement assumé). Dès lors, les politiques publiques guidées par cet indicateur et par les divers instruments de pilotage qui lui sont associés sont systématiquement orientées vers les domaines d’insuffisance et vers les catégories de population concernées. Toute accumulation au-delà des seuils de suffisance est sans effet sur l’indicateur global de bonheur.

 

L’expérience du Bhoutan pourrait-elle nous inciter à définir un tel ensemble statistique ? Ou à introduire des seuils de suffisance dans les nouveaux indicateurs de prospérité qui se multiplient en Occident ? Sûrement, mais on ne s’étonnera pas que les résistances soient nombreuses : sommes-nous prêts, en tant que collectivité et en tant qu’individus, à abandonner la course à la consommation, à la productivité, au profit, et à tout ce qui accompagne notre conception séculaire – mais très particulière – du progrès ?

 

Toutefois, si le monde globalisé reste marqué par l’obsession d’une croissance pour la croissance, la résistance du Bhoutan, qui nous interpelle aujourd’hui, s’avérera bien fragile. Peut-être chacun de nous pourrait-il, là où il est, avec ses modestes moyens d’action, tenter de faire bouger les lignes, comme le propose le film Demain ? (de Cyril Dion et Mélanie Laurent – césar du meilleur documentaire).

 

Proposé par Dominique BART

 

« A l’école, quand on m’a demandé d’écrire ce que je voulais être plus tard,

J’ai répondu " heureux ". Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question.

Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas compris la vie. » John Lennon

 

Pour aller plus loin :

Dossier "Construire le monde de l'après-croissance" réalisé par Eric Tariant à lire en entier dans ce numéro de Sources, disponible à la bibliothèque de l'UCY.

- blog de voyage : http://icassiers.blogspot.fr/

- livre : "Redéfinir la prospérité – Jalons pour un débat public". Editions de l’Aube par I. Cassier et Alii.

- revue : La croissance ne fait pas le bonheur, les économistes le savent-ils ? – Editions Regards économique, mars 2006, n°38 –téléchargeable-

 

 

Rédigé par UCY

Publié dans #Environnement-écologie

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