Rencontre interculturelle : une option qui n’est pas neutre

Publié le 14 Mai 2015

Les Carnet du Yoga

N°337 – Mai 2015

 

D’après un article d’Ysé Tardan-Masquelier

En faisant le choix du yoga, vous avons fait, consciemment ou non, celui d’un paradoxe apparent : nous avons souhaité nous tourner plus profondément vers nous-mêmes, nous intérioriser et nous connaitre mieux ; en même temps, cette démarche nous décentre en nous ouvrant à la rencontre avec une autre culture, celle de l’Inde.

Comment éclairer ce paradoxe ? Quelles actions concrètes pouvons-nous mettre en œuvre pour y répondre ?

 

Il y a plusieurs manières de vivre le grand brassage humain d’aujourd’hui, qui « déboussole » et mélange des repères autrefois mieux affirmés.

 

La position relativiste

Elle espère, en gommant les différences entre les cultures et les aspérités des rencontres, évacuer les conflits possibles issus des croyances religieuses et travailler pour la paix. Elle a été illustrée en Inde au XIXe siècle par l’enseignement de Râmakrishna ;

« J’ai pratiqué toutes les religions : hindouisme, islamisme, christianisme, et j’ai suivi aussi les voies des différents sectes de l’hindouisme […] Et j’ai trouvé que c’est le même Dieu vers qui toutes se dirigent par des voies différentes […] Je vois partout des hommes qui se querellent au nom de la religion […] Mais ils ne réfléchissent pas que Celui qui est appelé Krishna est appelé aussi Shiva, et qu’il se nomme également l’Energie primitive, Jésus ou Allah, tout aussi bien que le seul Râma aux mille noms ». [1]

Ramâkrishna, en un temps ou le sous-continent indien était traversé par des conflits violents, ouvrait ainsi la voie avec courage à une forme de non-violence qui se méfie des attachement déraisonnables, aux particularismes sur lesquels les traditions se sont souvent repliées. Mais le problème de cette position, c'est que concrètement, sa capacité à réduire le risque de confrontations est limité. En effet, en décidant que les différences sont superficielles ou illusoires, elle donne le sentiment de mépriser souverainement ce qui, pour un croyant, fonde son adhésion à un absolu et consitute le coeur de son espérance.

 

La position identitaire

Elle est plus pernicieuse. Dérive d’une légitime recherche d’identité, elle réagit à la dissolution des repères par une idéologie de la pureté de la tradition, du retour aux sources. On ne se mélange pas aux autres, on reste dans l’entre-soi d’un système de valeurs qui se veut fidèle à sa propre histoire, mais qui en réalité a souvent été réinventé à seule fin de reformer une communauté homogène. Il s’agit de respecter les mêmes obligations et les mêmes interdictions, de se référer à des fondements identiques, et de ne pas laisser prise aux influences extérieures qui viendraient mettre en question un corps rigide de doctrines et de pratiques.

Les intégrismes, les fondamentalismes, les communautarismes tissent des motifs divers à partir de cette orientation commune : des nostalgies rétrogrades qui s’expriment par un refus du monde contemporain, une peur de l’autre, différents, qui engage à le percevoir comme une menace, une incitation à la violence en réaction à cette menace fantasmées, etc. Ces variantes du repli et du refus sont hélas bien présentes dans notre actualité.

 

Face à ces deux impasses, celle qui ne reconnaît pas la spécificité des cultures et celle qui prône une identité fermée, il faut dire avec force qu’on ne découvre son identité véritable qu’à travers le passage consenti par une altérité.

 

Se découvrir dans l’altérité de l’autre

L’histoire nous apprend qu’il en a toujours été comme cela,

Bien que des dynamiques contraires n’aient cessé d’y faire entrave. […] Le voyage vers l’Orient, en particulier, a pris une valeur initiatique, celle d’une quête en laquelle l’être humain se perd et se réalise à la fois : il se perd tel qu’il était, égocentré et ethno-centré ; il se découvre un fonds d’universalité qui fait des autres des frères éventuels. Non seulement les hommes, mais les textes, les images, les sagesses ont voyagé, illustrant l’altérité dans sa différence, l’accueil ou le rejet de l’étranger, le décentrement et le retour à soi.

De cela, nous avons d’étonnants témoignages

Au milieu du XVIIe siècle, Dara Shukoh, l’un des fils du grand Moghol (celui qui fit le Taj Mahal), bien que disciple d’un maître soufi, s’entourait d’érudits hindous qui l’initièrent à leurs doctrines. Il conçut le projet de faire traduire les textes sanskrits qui lui paraissaient proches de la mystique musulmane. Entreprise audacieuse, mais pas surprenante. Son arrière-grand-père, le grand Akbar, invitait à sa cour les tenants des grandes doctrines religieuses de son temps.

En 1657 la traduction d’une cinquantaine d’Upanishads en persan – langue de culture de l’empire moghol – est achevée, sous le titre « Le grand secret ». Dara Shukoh ne trouva aucune différence quant à leur façon de comprendre et connaître Dieu. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Un siècle plus tard, un jeune homme du nom d’Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron s’engage dans la Compagnie française des Indes orientales, afin de rencontrer les communautés parsis, descendantes des anciens Perses, et de traduire leur livre sacré, l’Avesta. Découvrant le recueil d’Upanishads de Dara Shukoh, il le traduit du persan au latin en 1801. Cette traduction passionne l’élite européenne, dont Schopenhauer, ce qui lui permettra d’affirmer dans son livre « Le Monde comme Volonté et Représentation » :

« Dans le monde entier, il n’est pas d’étude […] qui soit aussi profitable ni aussi élevée que celle des Upanishads. Elles auront été la consolation de ma vie, elles seront le soulagement de ma mort ! ».

Ainsi ont voyagé jusqu’à nous ces grands textes, à travers les langues, les religions et les cultures, même s’il y a toujours, à s’engager vraiment dans la rencontre, le risque de bouleverser les immobilismes ou les postions de pouvoir. On doit à la vérité de dire que le frère de Dara Shukoh, réussit à l’écarter du trône en le faisant condamner à mort pour « hérésie » par des juristes musulmans rigoristes. Tout le monde heureusement n’est pas prince, et donc à ce point menacé…

 

Se découvrir dans l’altérité de l’autre ne se fait pas seulement par le biais du voyage géographique ou de la diffusion culturels, mais aussi et surtout par un « voyage intérieur ».

 

Le voyage intérieur

Il faut accepter une forme de lâcher prise, qui est dépossession, décentrement. Savoir observer, écouter. Se mettre à l’école d’autres visions. S’interroger sur ce qui reste de nous et de nos certitudes. Entrer dans une complexité qui est richesse mais où se confrontent des points de vue hétérogènes.

C’est pourquoi la rencontre, la vraie, celle qui ne gomme pas l’altérité, est « éprouvante » au sens propre du terme, elle nous « met à l’épreuve ». Elle questionne notre ignorance des cultures qui ne sont pas la nôtre, de leur génie propre, de leur vision de l’homme et de leurs sagesses. Elle déstabilise nos préjugés, nos images toutes faites. Elle teste notre capacité à toucher, dans le dialogue, un universel humain qui s’enrichit de la diversité.

 

Proposé par Dominique Bart

 

Pour aller plus loin : www.efy.asso.fr ou 01.42.78.03.05

- L’EFY Paris et l’Institut Catholique de Paris vont collaborer pour délivrer une formation universitaire : le "DU Cultures et Spiritualités d’Asie, dominante Inde", avec Gisèle Siguier-Sauné et Ysé Tardan-Masquelier. Cette qualification académique peut être vue comme une complémentarité importante du Certificat Professionnel d’Enseignant de Yoga, obtenu sous l’égide de la Fédération de la Formation Professionnelle.

- Lire dans ce numéro et celui de juin 2014, n°328, les détails de cette formation.

- Les numéros de la revue « Les Carnets du Yoga » sont tous disponibles à la Bibliothèque de l’UCY depuis sa création.

 

[1] Romain Rolland, La vie de RâmaKrishna. Disponible à la Bibliothèque de l’UCY

 

Rédigé par UCY

Publié dans #Spiritualité-philosophie, #YOGA

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